Sur le fil du temps

Sur le fil du temps,

A partir du 7 mai 2010.

L’objectif est d’initier les visiteurs au processus de création et de les amener à réfléchir sur ce qu’est un artiste. À travers cette exposition, nous explorerons la notion de geste créateur et démontrerons comment un artiste peut évoluer, repousser ses limites et explorer de nouvelles avenues.

carton d'invitation-sur le fil du temps.jpg

Sur le fil du temps

Commissaire  : Caroline Dagbert M.A.
 
 
Avec l’exposition Sur le fil du temps, Artothèque.CA souhaite initier les visiteurs au processus de création et les amener à réfléchir sur le travail de l’artiste en leur présentant les œuvres d’un prolifique plasticien montréalais, Serge Marchetta.
 
Celui-ci amorce tardivement sa carrière d’artiste. Après presque 20 ans passés à travailler pour Postes Canada, il choisit plutôt de s’engager dans une autre voie en s’inscrivant au Baccalauréat en arts visuels de l’Université du Québec à Montréal, qu’il obtient en 1995. Il connaît depuis un parcours artistique particulièrement intéressant, caractérisé par une évolution construite autour de notions présentes dans toute sa production, telles que la perception, le temps de regard et un motif récurrent : la ligne. Au cours des 15 dernières années, Serge Marchetta a démontré que la pratique d’un artiste évolue constamment. Guidées par la curiosité, l’instinct, l’inspiration et les idées, ses recherches et expérimentations l’ont mené à repousser ses limites et explorer constamment de nouvelles avenues. En se laissant guider par la ligne rouge à travers ce bilan, regroupant des œuvres issues des différentes étapes de la carrière de ce créateur, le public verra comment peut se dessiner le parcours d’un artiste.
 



1 - Premières œuvres
 
 
C’est lors de ses années d’études en arts visuels à l’Université du Québec à Montréal que Serge Marchetta amorce sa carrière artistique en entamant, en 1994, un premier travail pictural en série, élaboré autour d’un thème : l’échelle.
 
Pourquoi avoir choisi ce motif? La symbolique de l’échelle comme passage ou comme lien entre deux réalités est certainement pertinente pour l’artiste à ce moment de son évolution, alors qu’il est en pleine transition professionnelle. La toile Le passage (1994), dont le titre illustre bien cet esprit, montre d’ailleurs deux échelles, difficiles à escalader, mais qui permettent de monter de l’obscurité vers la lumière. Pourtant, Serge Marchetta n’accorde pas d’importance à la recherche de significations psychologiques ou philosophiques dans ses œuvres. Pour lui, l’important est l’expérimentation autour d’une idée, afin de l’amener le plus loin possible. Cette notion d’expérimentation est récurrente dans la carrière de l’artiste.



2 - Lieux intermédiaires et l’abstraction
 
 
Lorsqu’il a l’impression d’être arrivé au bout de son idée, Serge Marchetta a besoin d’explorer autre chose. À l’UQAM, un professeur lui suggère de procéder à une synthèse de tous ses apprentissages afin de le mener sur une nouvelle voie. Spontanément, le résultat de cet exercice est une série de toiles intitulée Lieux intermédiaires, où il joue avec les aspects formels de la peinture, comme la couleur, la texture, les aplats, la transparence ou l’opacité.
 
On remarque un changement important entre les toiles comme Sans titre - Orange (1995) et les précédentes : les traces de figuration présentes dans les premières œuvres disparaissent pour faire place à l’abstraction. Marchetta choisira d’ailleurs de demeurer dans cette voie, qui selon lui permet plus de liberté en éliminant cette recherche de sens avec laquelle il n’est pas à l’aise. Il choisit, pour toutes les toiles de cette série, un grand format carré, dont il apprécie la neutralité. Il ne s’agit ni d’un plan horizontal, ni d’un plan vertical, il peut donc structurer et occuper l’espace à sa guise. C’est la verticale qui domine dans cette série, une notion importante dans l’œuvre de l’artiste, tout comme la ligne, un motif récurrent dans son travail. Dans Sans titre - Orange (1995), on remarque la fine ligne rouge qui traverse la toile de haut en bas. En regardant de plus près, on réalise que l’espace est également occupé par d’autres bandes verticales, plus discrètes. D’ailleurs, on constatera que Marchetta intervient souvent de façon subtile dans ses œuvres.
 
Peu après avoir complété la série Lieux intermédiaires, Serge Marchetta choisit d’explorer l’abstraction autrement. Inspiré par des artistes comme le peintre américain Robert Ryman, dont il admire la liberté sur la toile, il entame une série d’œuvres abstraites très gestuelles et spontanées. Sur un nouveau type de support et avec une palette de couleurs restreinte, il joue de façon très libre avec la texture, l’empâtement, les coups de spatule ou encore le collage. Au lieu d’une surface entièrement couverte et structurée comme dans les toiles précédentes, il n’intervient qu’à quelques endroits et laisse beaucoup d’espace vide, comme dans No. 3b (1997). Chaque œuvre est complétée rapidement, de façon instinctive et spontanée. Guidé par un désir d’expérimenter, Serge Marchetta n’hésite pas à explorer différentes approches à la peinture.
 



3 - Le travail avec la moustiquaire
 
 
En 2000, Serge Marchetta entame un nouveau travail, inspiré par le désir de pousser plus loin des préoccupations qu’il avait déjà explorées dans des travaux précédents. Tout d’abord, la perception, une notion qu’il avait expérimentée en 1999 dans un triptyque dont les trois éléments semblaient identiques de loin, mais qui, quand on s’en approchait, révélaient toutes leurs différences. Il s’intéresse également à la superposition d’éléments et aux effets que cela entraîne sous la lumière. Tout ceci le mènera vers un nouveau matériau, la moustiquaire, autour de laquelle il développe une nouvelle série : La danse de St-Guy.
 
Toutes les œuvres de cette série de petites toiles sont noires, mais la couleur n’y est pas moins importante pour autant. Car ce noir est plein de nuances de tons, plus chauds, plus froids. On retrouve dans chaque toile une double proposition. En s’approchant de l’œuvre, on dénote sur la surface un subtil travail avec la ligne, la texture ou encore les nuances de noir, particulièrement présent dans La danse de St-Guy, 6e mouvement (2000). Cette surface est trouée d’une ouverture, un deuxième espace occupé par une superposition de moustiquaires. En se déplaçant devant l’œuvre, le spectateur peut apprécier les différents jeux d’ombre et de lumière sur ces petits treillis métalliques, qui changent selon l’angle d’observation et sa proximité ou son éloignement. C’est d’ailleurs cette nécessité de bouger devant la toile afin d’en apprécier toutes les subtilités qui a inspiré le nom La danse de St-Guy.
 
Serge Marchetta développe encore plus cette idée d’une toile renfermant un deuxième monde sous-jacent avec la série Glissements, dont sont issus Grisaille #3 (2001) et Maître-vert (2002). Ces œuvres sont en fait de grands coffrets dans lesquels on aurait déplacé (ou fait « glisser ») une partie du panneau vers l’extérieur du cadre, comme un tiroir ouvert qui révèle une partie de ce qui se cache à l’intérieur. Il utilise la couleur et divers motifs pour peindre la surface. L’intérieur cache à nouveau un jeu de moustiquaires. Par contre, le lien entre la surface et la moustiquaire est encore plus prononcé. En effet, l’intérieur est la continuité de l’extérieur puisque c’est le même motif qui se poursuit dans les deux espaces. Encore une fois, ces œuvres incitent à une interaction active avec le spectateur, que l’artiste invite à prendre le temps de regarder afin d’apprécier toutes les subtilités de la toile. Marchetta va poursuivre ce travail sur la perception dans les séries qu’il entreprendra par la suite.
 



4 - Les œuvres sur papier
 
 
Après la série Glissements, Serge Marchetta fait le choix de se concentrer sur le dessin. Se manifeste alors chez lui le désir d’élaguer encore davantage ses œuvres qui, bien que déjà plutôt minimalistes, conservent beaucoup de détails. Avec les œuvres sur papier, il cherche à couper les éléments superflus pour aller plus à l’essentiel. Ce ne sont parfois que quelques lignes, quelques traces qui demeurent, comme pour Figure 3 (2002). Étant donné que le carré est une forme qui revient souvent dans son œuvre, il choisit de continuer à travailler avec elle, jusque dans le choix du support. Sur la feuille, c’est parfois un carré entier qui est dessiné, mais dans certains cas, cette forme n’est suggérée que par quelques lignes. En regardant l’œuvre, l’œil du spectateur est capable de compléter la forme et de deviner qu’il s’agit d’un carré.
 
Dans la série Les yeux d’Argus, dont font partie Figure 3(2002) et Figure 19 (2003), Serge Marchetta utilise un procédé inspiré par son expérience en gravure. Au lieu de dessiner tous les traits sur la surface du papier, il tente d’inscrire certaines lignes en relief, en les gravant sur le verso de la feuille. La découverte du résultat, lorsque proprement éclairé, le convainc qu’il s’agit d’une avenue intéressante, qu’il explore à travers toute cette série. Le résultat est surprenant : lorsqu’on regarde une œuvre comme Figure 3(2002) de loin, on a l’impression qu’il ne s’agit que d’une ligne rouge sur une feuille. Pourtant, en s’approchant, on comprend à quel point le dessin est plus complexe, et la lumière joue un rôle majeur dans cette appréciation. Les lignes gravées au verso interagissent avec celles dessinées au recto, elles se complètent afin de créer des formes. Comme dans les toiles utilisant la moustiquaire, on assiste à une interaction entre deux espaces, sauf qu’il s’agit ici du recto et du verso de la feuille. Encore une fois, avec cette série, Serge Marchetta demande au spectateur de prendre le temps de regarder l’œuvre sous différents angles afin d’en apprécier tous les aspects.
 
Il explore également la perception à travers des séries de dessins comme Jeux optiques ou Distorsions. Dans ces œuvres, il décale et déplace légèrement les formes, mais avec tellement de subtilité que le spectateur en vient à se demander si le carré qu’il regarde est droit ou de travers. Il n’intervient pas seulement sur la feuille, mais aussi sur le passe-partout, un élément du cadre. On remarque à nouveau à travers ces séries de dessins à quel point Serge Marchetta s’intéresse à la perception dans son travail et combien il exige du spectateur du temps, le temps de regarder les œuvres afin de les apprécier pleinement. Un simple coup d’œil rapide ne nous permet pas de vraiment voir ces œuvres comme elles doivent être vues.



5 - Quand le dessin sort du cadre
 
 
On a pu voir jusqu’à maintenant comment la démarche créative de Serge Marchetta l’a amené à expérimenter différentes avenues sur la toile ou le papier. Toutefois, vers 2004, sa pratique emprunte une toute nouvelle direction à la suite d’un commentaire lancé par un proche : pourquoi ne pas sortir de la toile? L’artiste est inspiré par la suggestion et il crée alors une œuvre, un grand quadrillé, directement sur un mur. Serge Marchetta va ainsi bifurquer vers l’installation in situ, c’est-à-dire un travail où l’œuvre est réalisée spécifiquement pour un lieu, en tenant compte de cet environnement. Le lieu lui-même devient le support de l’œuvre. La question se pose alors à savoir comment étendre la ligne, motif récurrent dans l’œuvre de l’artiste, dans l’espace. La réponse se présente sous la forme du fil. La ligne virtuelle déjà présente dans son œuvre picturale va se matérialiser, devenir un objet que l’on pourrait toucher, dont on peut faire le tour. En étendant ses œuvres dans l’espace, Serge Marchetta donne au spectateur l’impression d’entrer dans ses dessins.
 
Dans les premières œuvres de cette série, les fils sont restreints au mur. Toutefois, ils vont rapidement s’étendre encore plus loin dans l’espace, sur plusieurs murs, au plafond, au sol. L’installation Tension (2010), réalisée spécialement pour cette exposition, est un bon exemple de ce travail. En s’avançant vers l’œuvre, le spectateur peut avoir l’impression d’y entrer. Il doit alors regarder autour de lui afin de suivre le parcours des fils passant au sol ou au-dessus de sa tête. Comme bien des œuvres de Marchetta, celle-ci mérite d’être appréciée de plusieurs points de vue. L’artiste associe également des objets à ses fils dans certaines œuvres, comme le boîtier de bois de La CHUT! rouge (2008). Des objets quotidiens, comme le hachoir de H-O-Art (2009) ou le pot Mason de Table d’hôte (2009), font aussi leur apparition. Ces œuvres font preuve d’un côté ludique qui se reflète également dans leurs titres, tel le jeu de mot de H-O-Art (2009). La CHUT! rouge(2008) est ainsi nommée car elle ressemble à une chute d’eau, mais qui ne fait aucun bruit.
 
Au cours de la dernière année, le travail de Serge Marchetta avec les fils dans l’espace l’a mené vers un nouveau médium, la photographie. Ce travail photographique s’est ensuite développé vers la création d’installations multimédia qui allient une bande sonore à la projection de ces images. Tout en poursuivant l’exploration des préoccupations qui habitent son travail depuis longtemps (le temps de regard, la perception, le dépouillement, la ligne), Serge Marchetta continue d’explorer de nouvelles avenues artistiques qui lui permettent d’alimenter sa créativité et de développer un travail d’artiste en constante mutation.

 

 

Caroline Dagbert M.A. ©